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Lancy d'Autrefois
NERFIN Simone

Plaquette de l'exposition

BIENVENUE !Nous avons le plaisir de vous présenter cette petite exposition, préparée à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Madame Simone Nerfin-Lacroix (1906-1992). Cette dernière nous a quittés à 86 ans après avoir passé presque toute sa vie dans cette maison.

Notre projet est d’abord d’évoquer le passé relativement récent de la grande époque des routiers. A partir des années 1950 beaucoup de changements se sont produits. Les routes relativement étroites (comme l’est restée, par exemple, la traversée de Coppet) ont été complétées par l’autoroute, les camions sont devenus plus puissants, plus chargés et plus confortables. Tout au long de ces années de mutation, des chauffeurs de toute la Suisse, accueillis chaleureusement par « la mère », ont trouvé ici un lieu de repos, d’écoute et de convivialité.

Il nous a également paru intéressant de remonter un peu dans l’histoire. M. Louis Dégallier (qui fut maire de Versoix de 1897 à 1906) n’a certainement pas imaginé ce qui allait se passer lorsqu’il a vendu, en 1876, une partie de cet immeuble (celle qui se trouve du côté Lausanne) à Jean-Claude et Eugénie Lacroix-Bastian, grands-parents de Simone Nerfin-Lacroix. En deux mots voici la suite : en 1906, l’autre partie de l’immeuble (côté Genève) est rachetée par François et Sophie Lacroix–Mégevet, quelques mois avant la naissance de leur petite Simone. Trois générations sont ainsi réunies à proximité du Nant de Braille.

Si on remonte encore un peu dans le temps, on voit sur une carte de géographie actuellement à la Mairie de Versoix qu’en 1776 le bâtiment existait déjà. Il est témoin d’une tranche d’histoire intéressante pour Genève puisque à cette époque (et jusqu’en 1815) Versoix était française. En traversant la route et les années on rencontre dans la propriété voisine de Montfleury d’illustres personnages : Citons en deux : Nicolas Céard, l’ingénieur responsable de la construction de la route du Simplon (et qui construisit le pont sur le Nant de Braille) et Jean Huber-Saladin, le créateur de la Croix-Rouge française.

Les quelques souvenirs présentés vous permettront peut-être de visualiser l’évolution de ce minuscule coin de terre sur cette importante voie de communication entre Genève et Lausanne, depuis le temps où il était un « coupe-gorge » jusqu’à nos jours.

Nous espérons que vous aurez autant de plaisir à découvrir ces documents que nous en avons eu à les chercher et à vous les montrer.


La famille Nerfin
Association Patrimoine Versoisien

1906. UN DÉBUT DANS LA CONTINUITÉ

UN CAFÉ DANS UNE FERME

Aujourd’hui quand nous parlons du « Café de la Frontière » nous pensons à l’ensemble du bâtiment des numéros 190 et 192 de la route de Suisse. La situation était bien différente en 1906. A cette époque, le « Café de la Frontière » n’était qu’une toute petite partie (une pièce située dans l’actuel No 192) de l’ensemble du bâtiment. Ce dernier était constitué de deux fermes contiguës appartenant à deux propriétaires ( le père et le fils) :
• Du côté Lausanne, c’était la propriété de Jean-Claude Lacroix et de sa femme Eugénie née Bastian (Les grands-parents de Simone Nerfin-Lacroix). Ils l’avaient achetée en 1886. Le contrat d’assurance-incendie décrit le logement et son annexe constituée « d’une grange, d’une écurie et d’un fenil ». (Le bâtiment existait déjà en 1776, deux ans après l’achat de Montfleury par Nicolas Céard, et on pense que le café était déjà ouvert aux environs de 1840).
• Du côté Genève, c’était la propriété de François Lacroix et de sa femme Sophie née Mégevet qui s’y installèrent peu après la naissance de leur premier enfant, Simone, en 1906.

Simone Nerfin-Lacroix raconte:« Le café était une petite salle à boire où l’on descendait d’un pas depuis la route suisse. Il y avait une grande table avec deux bancs simples à gauche, puis une autre table qui existe toujours dans le café actuel : il y avait des tabourets, un fourneau, le morbier dans le coin près de la cuisine, et la cuisine. Ma grand–mère ne faisait pas de restauration. Si les clients voulaient manger, ils s’installaient à la table de la cuisine et mangeaient ce que ma grand-mère avait préparé pour la famille". »

Les propriétaires exerçaient divers métiers :

• Agriculteurs (ils avaient quelques vaches et un ou deux chevaux). « Mon grand père avait un peu de campagne. (…) On faisait traverser les vaches pour les abreuver. Ma grand-mère se tenait d’un côté et moi- ou quelqu’un d’autre- de l’autre, pour que les vaches ne se sauvent pas. A cette époque on pouvait traverser la route tranquillement. »
• Viticulteurs (Ils possédaient, entre autres, une vigne dont une extrémité était située le long du chemin de Braille.) « On vendait le vin blanc de la vigne et un petit rouge léger du pays. Ce n’était ni du gamay ni du pinot, mais un vin agréable, pas trop chargé. » Petite fille, j’aidais ma mère à servir les picholettes. (C’était 3 décis) et je lavais et essuyais les verres ». (Versoix était à cette époque une commune viticole et comptait 18 cafés.) Un pressoir se trouvait à l’arrière du bâtiment côté Lausanne. Il a été désaffecté dans les années 1940 mais on voit encore le canal qui conduisait le jus de raisin du pressoir à la cave. Le vin du lieu s’appelait « L’étoile de Braille » et un écriteau disait :
« Vous qui venez à la Frontière,
c’est sûrement pour boire un verre.
Demandez vite qu’on aille
vous chercher l’étoile de Braille ».

Des documents du Laboratoire cantonal d’analyse indiquent les résultats des analyses des vins rouge et blanc qui y étaient produits.
• Transporteur. Simone Nerfin-Lacroix racontait que lors de la construction du collège de Mies, son père avait transporté avec son char et son cheval des pierres de Meillerie qui arrivaient à Port Choiseul sur des barques à voile du genre de la Neptune.
• Cafetier. « Le café était fréquenté par des camionneurs avec des chevaux. Les Minoteries de Plainpalais avaient de gros chars, attelés à deux chevaux. Pour chaque char il y avait un charretier et un manœuvre. Ils allaient livrer jusqu’à Lausanne la farine, le son, etc.
Après la guerre de 14, on avait des camions américains qui étaient hauts sur pattes. Il n’y avait pas tellement de carrosserie ; il y avait un siège en haut. Bopp de Versoix en avait un. Je me rappelle qu’on avait été faire une course d’école au Salève avec ce camion. C’était tout à fait rudimentaire. Il y avait la cabine devant et puis des planches où on s’asseyait dessus. Après on a eu des camions de chez Saurer, mais ce n’était pas des camions comme ils sont à présent.
Je me rappelle des vieux camions à Ballabey qui étaient fabriqués à Nyon. Puis vinrent les camions à bandages, sans chauffage. La cabine était en plexiglas, les freins en dehors, les lumière à l’acétylène.
Petit à petit les camions devinrent plus nombreux. »

Il est intéressant de remarquer l’augmentation de la vitesse. La traction animale permettait de faire avancer un char d’une tonne à 5-6 km./h. et les tout premiers camions roulaient à 12 km/h. Un transporteur à cheval mettait donc environ deux heures pour franchir la dizaine de kilomètres séparant Genève de Versoix. On comprend le besoin de faire une halte.

« Je me souviens que, chaque automne, arrivait d’Interlaken un voiturier avec son landau attelé à un cheval. Il avait sa fille avec lui, habillée de longues robes avec des bottines. Puis d’une autre voiture descendait le fils. Je crois qu’il y avait un ou deux chevaux de rechange. Mon grand-père faisait de la place à l’écurie pour loger les chevaux. La demoiselle couchait dans une petite chambre qu’on appelait « la chambre à Hélène » (une nièce de mon grand-père qui y logeait de temps en temps. ) Le père et le fils logeaient dans une autre chambre avec l’oncle Louis, frère de mon grand-père. Et le matin nos trois voyageurs reprenaient la route sur Nice ou Cannes où ils passaient l’hiver. Au printemps ils revenaient, occupaient le même logement et repartaient sur Interlaken pour faire leur saison d’été. »

L’ARRIVÉE DE L’EAU COURANTE

L’eau courante arrivant à la fontaine, de l’autre côté de la route, a été installée en 1903. « La route était étroite et en face de la maison il y avait une fontaine que mon grand-père avait payée lorsque la commune de Versoix avait amené l’eau. Avant il fallait aller chercher l’eau dans le Nant de Braille, je crois. Du reste jusqu’en 1920 ou 1922, nous n’avions pas l’eau à la maison. On allait la chercher avec un arrosoir et on remplissait la « pierre à eau » au dessus de l’évier. (On gaspillait moins l’eau qu’à présent…). En été, on mettait une ou deux tables à côté de la fontaine et on servait à boire. »

Cette fontaine a été déplacée dans le jardin en 1950-51 lors de l’élargissement de la route. L’emplacement de la pierre à eau est toujours visible dans la cuisine du bâtiment côté Lausanne. Cette arrivée de l’eau courante a dû rendre inutiles deux éléments :
• l’abreuvoir construit en 1781 (il était situé en contre-bas de la route côté Jura près du Nant de Braille). Les chevaux pouvaient s’abreuver lorsqu’ils franchissaient la frontière. D’abord frontière entre le territoire français et la Suisse puisque Versoix a été française jusqu’en 1815 et par la suite : frontière entre le canton de Vaud et le canton de Genève.
• le puits (dont l’emplacement est toujours repérable dans le jardin).

L’eau courante fut installée à l’intérieur de la maison au début des années 1920.

L’ÉLECTRICITÉ

L’électricité était installée mais seulement au rez-de-chaussée de la partie Lausanne de l’immeuble. « On montait dans les chambres avec des bougies ou des lampes à pétrole. Dans l’autre partie de la maison, on n’avait pas la lumière électrique. On l’a installée en 1922. » On se souvient que le tram 5 qui reliait Genève à Versoix depuis 1903 arrivait à quelques centaines de mètres. (Entre l’actuel garage BP et le chemin de Montfleury).

LE FOUR À PAIN

Un four à pain (transformé en carnotzet dans les années 1950) n’était probablement plus utilisé au début du XX e siècle..

D’UNE GUERRE MONDIALE À L’AUTRE (1913-1948)


LES BEAUX DIMANCHES DES GENEVOIS

Pendant la guerre de 1914-18 les Genevois ne pouvaient plus guère aller en France. La comtesse de Pourtalès, qui possédait à Mies le grand domaine des Crénées, avait mis sa propriété à disposition pour que les Genevois profitent du bord du lac et viennent s’y baigner. Les bénéficiaires de cette généreuse invitation venaient donc le dimanche avec le tram 5 jusqu’à Montfleury et parcouraient le dernier kilomètre à pied jusqu’à la « Gouille à Pourtalès ». En passant devant le Café de la Frontière les Genevois « buvaient un verre chez mon grand-père- raconte Simone Nerfin-Lacroix et prenaient des boissons avec eux pour leur pique-nique. Le soir, en revenant, ils ramenaient les bouteilles vides et re-buvaient un verre avant d’aller prendre le tram pour rentrer en ville. »

En novembre 1920 Eugénie Lacroix-Bastian décède. Claude son mari continue l’exploitation du café avec l’aide de ses enfants François et Sophie Lacroix-Mégevet mais il décède à son tour en février 1922. François et Sophie reprennent alors l’affaire ensemble (Ils ont 44 et 42 ans) mais pour peu de temps puisque en février 1924 c’est François qui meurt. Au début des années 20 Simone perd ainsi ses grands-parents qu’elle aimait tendrement (elle restait leur unique petite-fille) et son père. Elle se retrouve seule avec sa mère.

LE CAFÉ CHANGE D’EMPLACEMENT

Cette dernière reprend l’affaire et procède à des transformations. Elle déplace le café de la partie Lausanne de l’immeuble vers la partie Genève (où il se trouve actuellement). Le jardin potager qui est à l’arrière du bâtiment est supprimé et devient une terrasse pour les clients. Le téléphone est installé en 1926 (pour les 20 ans de Simone).
Après son mariage, en 1929, Simone Nerfin-Lacroix continue à aider sa mère. Marcel, son mari, crée un jeu de boules au fond du jardin.

LES ANNÉES DIFFICILES

En 1941 la situation économique est très difficile. Marcel Nerfin est au service militaire, les revenus sont insuffisants pour une famille de quatre enfants et le couple doit vendre la partie qui lui appartient soit le côté Lausanne de l’immeuble. Cette maison sera rachetée en 1986 à l’occasion des 80 ans de Simone Nerfin-Lacroix et c’est là qu’elle décédera en septembre 1992. La famille déménage à Genève dans le quartier de la Servette en 1942. Sophie Lacroix-Mégevet reste seule. La crise financière est sévère. Un agriculteur de Versoix stocke son foin dans la partie supérieure de la grange. (« Le bétandier »). L’essence est rationnée et les voitures particulières ne circulent plus beaucoup. Ce qui amène un habitant de Coppet à remiser sa Renault beige dans la grange. Le café est en veilleuse. La propriétaire se fait livrer par la Coopérative quelques litres de vin qu’elle débite au fur et à mesure des demandes des rares clients. Sophie peut s’absenter un moment en laissant un billet sur la porte : « De retour dans une demi-heure ».

1948. LE RETOUR

Sophie, sa mère, ayant été victime d’une attaque cérébrale en novembre 1947, Simone Nerfin-Lacroix décide de reprendre l’exploitation familiale, seule d’abord puis avec son mari (qui gardera pendant un certain temps son emploi à Genève). C’est ainsi que le 1er avril 1948, après d’indispensables travaux de rafraîchissement des locaux, on put à nouveau ouvrir les volets et enlever l’écriteau « Fermé pour cause de maladie » qui avait été placé quelques mois auparavant. Le jour de l’ouverture le chiffre d’affaire est de 2 fr.

Décision est prise de transformer la partie arrière du bâtiment (celle qui est parallèle au Nant de Braille). Déjà les projets d’élargissement de la route de Suisse sont connus ; ils se réaliseront en 1951. On en tiendra compte pour fixer le niveau des dalles et rehausser le sol de la cave. Six chambres sont aménagées dans ce bâtiment rénové (appelé l’annexe). L’une d’entre elles sera occupée par Sophie Lacroix-Mégevet dès sa sortie de l’hôpital Beau-Séjour jusqu’à son décès en 1951. Les autres chambres permettront de loger les clients qui commencent à venir. Le vieux pavillon de bois avec son aristoloche est remplacé par un autre pavillon (qui existe toujours) mais l’aristoloche restera.

Le Café de la Frontière reprend vie. Des papillons publicitaires sont placés sur le pare-brise des camions à Bâle (où se trouve Jacques, l’un des fils) ; en été des bals sont organisés le samedi et le dimanche pour attirer la clientèle locale, des tables sont installées devant la maison permettant aux clients de regarder passer la circulation, les jardiniers des maisons bourgeoises d’alentour s’y retrouvent le soir. Les prix sont modiques. On se restaure et on loge à bon compte. L’ambiance est familiale. Le patron soigne la publicité. Il rédige un petit poème :

Au Café de la Frontière
On s’y arrête pour boire un verre,
Petit blanc, bon rouge, même de la bière
L’essentiel est que l’on se désaltère.

Dans le grand jardin fleuri,
Ou sous le pavillon bien garni
On casse la croûte, on boit on rit ;
Et sans qu’on y pense descend la nuit.

La route est toujours aussi étroite La place pour se garer est restreinte : entre la fontaine et le petit chemin descendant au Nant de Braille. Braille n’est plus le coupe-gorge cité dans le Glossaire Gaudy-Lefort (1827) qui, parlant de cet endroit, le décrivait comme un lieu « où se commettaient jadis des vols et des assassinats. », mais ces parages restent sombres et humides en raison du ruisseau et des immenses chênes de la propriété du Grand Montfleury.


1950. L’ÉLARGISSEMENT

Les années 1950 commencent par les travaux d’élargissement de la route. La colline de Montfleury est creusée, les grands arbres sont abattus, le soleil peut à nouveau éclairer « la Frontière ». Le pont sur le Nant de Braille est élargi, ce qui entraîne la disparition de l’abreuvoir pour les chevaux construit en 1781. Les anciens camions verts des Minoteries de Carouge, gris de la Brasserie de Saint Jean (Feldschlösschen), et jaunes des Laiteries Réunies sont progressivement remplacés par des véhicules plus modernes, mais les couleurs demeurent. Les frigos ne sont pas encore à la mode ; sur son épaule protégée par un morceau de cuir, le livreur des Glacières de Genève apporte de grands pains de glace qui seront insérés dans la glacière pour tenir les marchandises au frais jusqu’à la prochaine livraison. La route en béton est construite en 1951. D’abord le tronçon genevois entre Versoix-la-Ville et la frontière vaudoise puis le tronçon de la frontière vaudoise jusqu’au delà de la croisée de Mies.
Le stationnement des véhicules est d’abord possible des deux côtés de la route, puis seulement du côté Jura.
Marcel Nerfin meurt en 1955. Avec détermination sa femme continue l’exploitation du commerce.
Les convois larges accompagnés par la police font halte à la Frontière. Les motards de la police genevoise prennent le relais de leurs collègues vaudois. Une des photos montre l’arrivée, en 1955, d’éléments du synchro-cyclotron pour le CERN à Meyrin
Le café est ouvert 7 jours sur 7. Du lundi au vendredi il ouvre à 4h. du matin en été et à 5h. en hiver. La fermeture se fait à minuit.
A part quelques tronçons les routes sont étroites, les véhicules sont bruyants. Leur vitesse est limitée à 60km /h.


LE BOUM ÉCONOMIQUE

LA CONSTRUCTION DE L’AUTOROUTE

L’autoroute Genève–Lausanne est inaugurée en 1964 à l’occasion de l’Expo 64. La fréquentation du café diminue légèrement mais les habitudes sont prises et il n’est pas difficile pour les routiers arrivant de Lausanne de quitter l’autoroute à la sortie de Gland. Les traditions sont bien ancrées. La patronne offre une bouteille pour chaque camion neuf. Quand ses clients sont en voyage, ils lui envoient une carte postale et la prochaine fois qu’ils passent la tournée leur est offerte. Des liens se tissent et une série impressionnante de cartes postales tapissent l’un des coins du café.


1973. LE 25E ANNIVERSAIRE

Le dimanche 1er avril 1973, par une belle journée de printemps, la patronne marque le quart de siècle (1948-1973) de la reprise de l’exploitation par une invitation à la Frontière. Tous les clients sont invités. C’est les grandes retrouvailles des anciennes sommelières, cuisinières et clients. On remarque qu’il arrive qu’un chauffeur épouse une sommelière…


LES ROUTIERS SUISSES

Pendant très longtemps on a pu voir dans un coin du café la photo - jaunissant de plus en plus à cause de la fumée - qui montre les participants à l’Assemblée constitutive des Routiers Suisses en 1957 à Bussigny.

Le Café de la Frontière est actuellement le plus ancien relais membre des Routiers Suisses.
En février 1984 les membres de la section de Genève convoquent la patronne chez elle pour lui exprimer leur reconnaissance. Ils tiennent à lui dire merci pour tout ce qu’elle avait fait à l’égard des routiers au cours des 25 années précédentes

La dimension internationale est intéressante car les Routiers français avaient déjà dans les années 50 une solide réputation. Au début de 1955 des contacts sont noués entre des chauffeurs de Suisse romande et des Routiers français de la section d’Annecy, dont certains passaient au Café de la Frontière avec leurs gros camions Berliet. Des rencontres, auxquelles Marcel Nerfin a participé, ont lieu à Annecy puis à Versoix.

« A la fin des années cinquante la profession de chauffeur de camion a passé de job d’aventurier à une importante source de revenus. Afin d’ancrer l’image des travailleurs professionnels au volant d’un camion dans une large population, quelques chauffeurs de Suisse romande ont décidé de fonder une association pour défendre leurs intérêts. » (Site internet des Routiers Suisses).


LES MÉDIAS S’EN MÊLENT

En 1961 déjà à la Télévision romande, Alexandre Burger interviewait Simone Nerfin-Lacroix et des routiers.

Le 24 décembre 1969 un conte de Noël imaginé par Emile Gardaz et tourné au Café de la Frontière est diffusé sur l’antenne romande. C’est l’histoire d’un petit garçon qui, devant passer son Noël dans un internat, s’enfuit et se fait prendre sur la route par un routier. Ensemble, ils passent la veillée de Noël dans ce relais routier. Parmi les acteurs on trouve Jean-Luc Bideau. Avec l’aimable autorisation de la Télévision Suisse Romande et grâce aux recherches de son service d’archives, nous aurons le plaisir de visionner cette émission.

On trouve plusieurs reportages sur « La Frontière » dans les journaux. On a ainsi un bon reflet de l’évolution de la condition du chauffeur routier et du rôle que jouait cette halte.
Sous le titre « Treffpunkt Café de la Frontière » paraît, en 1958, un reportage d’une page avec plusieurs photos dans le journal « Die Strasse » publié à Zurich. En 1964 -juste avant la fin de la construction de l’autoroute- Valérie Bierens de Haan rapporte dans la « Tribune de Genève » les propos suivants d’un routier : « Genève est la pire ville de Suisse pour les conducteurs de poids lourds. »
Deux ans après la crise pétrolière de 1973, « l’Echo illustré » publie un article sur les routiers de l’aventure qui transportent des marchandises de Suisse vers les pays du Golfe persique devenus avides de machines provenant d’Europe. En contrepoint ce journal explique le rôle que joue la patronne du Café de la Frontière pour les routiers qui circulent en Suisse.

Michel Dénériaz , l’animateur de radio bien connu de la Radio Suisse Romande de l’époque, présente le 1er février 1970 le portrait–robot du routier. Cette émission -que nous pouvons entendre dans le cadre de l’exposition- donne la parole à plusieurs personnes parmi lesquelles Michel Chuard, routier et responsable du Journal des Routiers, Daniel Jaquinet, secrétaire général des Routiers Suisses, André Marcel, journaliste et bien sûr Simone Nerfin-Lacroix. Ce document sonore qui inclut des interviews réalisées à Versoix rappelle le temps où les camions ne devaient pas dépasser la vitesse de 60 km./h. et les ennuis qu’ils causaient aux automobilistes sur les tronçons où il n’ y avait pas encore d’autoroute.

LA RETRAITE À 80 ANS

En août 1886, Simone Nerfin-Lacroix fête ses 80 ans, avec sa famille, ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. C’est un dimanche ensoleillé au cours duquel elle reçoit le cadeau qui pouvait lui faire le plus plaisir : retrouver la maison qu’elle avait vendue pendant la guerre.
Puis, le lendemain, elle célèbre son anniversaire avec sa famille élargie : ses clients, qui la fleurissent abondamment.
À 71 ans, elle avait répondu ainsi à un journaliste qui lui demandait si elle envisageait de prendre un jour sa retraite : « Bien sûr , quand je serai vieille !». Et voilà que le temps de la retraite sonne en octobre 1986. Victime d’une attaque cérébrale, elle est contrainte de s’arrêter. Hospitalisée à Nyon elle dit à ses fils : « Maintenant il faut remettre le café. » Ce qui fut fait.

Bien rétablie, même si sa mobilité est réduite, elle peut emménager dans la demeure qu’elle venait de recevoir. Des travaux de transformation sont rondement menés. Confortablement installée, elle est très heureuse de retrouver la maison dans laquelle elle avait vécu les 35 premières années de sa vie.

Une page se tourne. Le calme vient. Ses fils et belles-filles se relaient pour passer chacun un week-end avec elle. Ses anciens clients viennent parfois la voir. Les forces diminuent progressivement et le 30 septembre 1992, à 86 ans, après 6 ans de « retraite », elle franchit l’ultime frontière vers l’invisible. Un service oecuménique est célébré à l’église catholique de Versoix présidé par ses conseillers spirituels l’abbé André Sottaz et le pasteur Bruno Miquel. Un immense cortège de voitures l’accompagne au cimetière de Founex où elle sera enterrée aux côtés de son mari.

APRÈS « LA MÈRE »


C’est un défi de reprendre un établissement qui a été si longuement et si fortement marqué par une personnalité telle « la mère des routiers ». D’autant plus que la développement de ce café s’est fait dans des conditions économiques bien différentes de celles de ces dernières années.
Mais il n’y a pas le choix. Le café est mis en gérance dès l’automne 1986 jusqu’en juillet 1993. A ce moment, Jacques, l’un des quatre fils de Simone et Marcel Nerfin-Lacroix reprend le commerce. On reste dans la tradition familiale. Il procède aux travaux indispensables de rénovation et entreprend des transformations importantes. La salle à boire est redimensionnée, les chambres sont réaménagées et équipées d’une télévision, la terrasse (dont on se souvient qu’elle avait remplacé un jardin potager en 1924) est re-profilée et le jeu de boules est remis en service. Une nouvelle clientèle vient s’ajouter à la nouvelle génération des chauffeurs routiers.
Pour des raisons de sécurité, la route qui avait été élargie en 1951 est rétrécie, un passage à piétons avec feu clignotant est installé devant le café. Pour un peu on pourrait, comme dans les années 20, installer des tables du côté Jura et servir la clientèle en été !
En regardant le présent et le passé de ce lieu on prend conscience qu’il est témoin d’une tranche d’histoire que l’on avait un peu oubliée. Il est aussi imprégné de ce qui fait la vie de tous les jours : manger, boire, se rencontrer. Cela dans le cadre si particulier auquel Simone Nerfin-Lacroix a consacré son existence et dont elle disait : « Avec tout ce que je vois et entends ici, je n’ai pas besoin d’aller au cinéma ! »

Quel sera l’avenir du « Café de la Frontière » ? Les visiteurs de l’exposition du 150e anniversaire en 2056 trouveront la réponse… Pour l’instant, nous en vivons le présent et nous vous disons, comme la patronne: « À votre bonne santé !».


QUELQUES DATES

LE BÂTIMENT DU CAFÉ DE LA FRONTIÈRE AU 18E SIÈCLE


1767 Voltaire (1694-1778) propose la création d’une ville à Versoix (Versoix-la-Ville) pour concurrencer Genève. Une extrémité de cette ville correspond à l’actuel chemin de Montfleury. (À 300 mètres de la frontière).

1774 Nicolas Céard (1745-1821) achète la propriété de Montfleury. (en face du Café de la Frontière)


1776 Le bâtiment du Café de la Frontière actuel existe déjà. Il est indiqué sur la « Carte des environs de Genève comprenant le territoire de cette République et les frontières de France, de Savoie et de Suisse, entre lesquelles elle est située ». (Mairie de Versoix). Il est à la frontière entre la France (Versoix est française) et la Suisse.

1790-92 Céard est maire de Versoix-la-Ville.

Entre 1774 et 1814 (Date à déterminer) Céard construit un pont sur le Nant de Braille.
« L’Etat–major trouva à se loger dans la ravissante campagne de Montfleury, sur la frontière du canton. Ce domaine a longtemps appartenu à M. Céard qui a été sous l’Empire ingénieur en chef des ponts et chaussées et créateur de la route du Simplon. C’est lui qui a construit le pont sur le nant de Braille, et redressé la route au profit de Montfleury en plantant les peupliers qui bordent encore le terrain conquis. » (Causeries d’un octogénaire genevois » Vernes Prescott. 1883.)

1798 Genève est occupée et annexée à la France. Versoix, déjà française, appartient désormais au département du Léman dont Genève est la capitale.

1799 Relation d’un incident de frontière. M. Jean Michaillet « cordonnier et propriétaire de la maison de Braille » est cité comme témoin lors d’un procès relatif à un incident qui s’était passé sur la frontière séparant la France révolutionnaire et la Suisse. (Tribunal civil du Léman).

1816 Le canton de Genève devient suisse. Versoix est remise à Genève (et donc à la Suisse). L’immeuble marque désormais (approximativement) la frontière entre le canton de Genève et le canton de Vaud.

1817 Jean Michaillet est indiqué comme propriétaire de la parcelle de Braille (97) sur la carte de la partie ouest du Canton de Genève. (Archives de l’Etat de Genève).

1827 Le Nant de Braille est un lieu « où se commettaient des vols et des assassinats » dit la 2e édition du Glossaire de Gaudy-Lefort. Repris dans le Glossaire de Jean Humbert en 1851.


LE CAFÉ DE LA FRONTIÈRE
UNE AFFAIRE DE FAMILLE DEPUIS 1886


1886 Jean-Claude et Eugénie Lacroix-Bastian (Grands-parents de Simone Nerfin-Lacroix) achètent la partie Lausanne de l’immeuble à M. Louis Dégaillier, (qui sera maire de Versoix de 1897 à 1906) et exploitent un café.

1903 L’eau courante est installée par la Commune de Versoix. Elle arrive à une fontaine placée du côté Jura de la route. Cette fontaine est toujours visible dans le jardin.

1906 François et Sophie Lacroix-Mégevet achètent la partie Genève à la famille Michaillet. Ils y emménagent peu après la naissance de leur fille Simone.


1903 Le tram 5 relie le Molard à Versoix-la-Ville. Il sera supprimé en 1925.

1920 Décès de Eugénie Lacroix–Bastian.

1922 Décès de Claude Lacroix (époux de Eugénie )et grand-père de Simone.

1924 Décès de François Lacroix (père de Simone).

1924 Le café est transféré de la partie Lausanne vers la partie Genève (où il se trouve actuellement).

1941 Vente de la partie Lausanne de l’immeuble.

1942 Sophie Lacroix-Mégevet tient seule le café. Activité en veilleuse.

1947. Elle est victime d’une attaque cérébrale en novembre.

1948 Le 1er avril Simone et Marcel Nerfin-Lacroix reprennent l’exploitation du Café de la Frontière. Transformation de la partie arrière du bâtiment. Création de chambres.

1950 Les travaux d’élargissement de la route commencent par l’abattage des arbres et l’agrandissement du pont sur le Nant de Braille.

1951 La route en béton est terminée.

1954 Conférence asiatique. (Fin de la guerre d’Indochine). La délégation chinoise (M. Chou En Lai) loge à Montfleury. La troupe est stationnée à Versoix pour assurer le sécurité.

1955 Décès de Marcel Nerfin.

1957 Création des Routiers Suisses.

1973 Simone Nerfin-Lacroix fête les 25 ans de sa reprise du Café de la Frontière.

1986 Simone Nerfin fête ses 80 ans le 5 août. Elle reçoit comme cadeau la partie Lausanne de l’immeuble (vendue en 1941). En octobre elle est victime d’une attaque cérébrale. Elle se réinstalle à Noël dans sa maison, après d’indispensables transformations.

1992 Décès de Simone Nerfin-Lacroix.

1992 Jacques Nerfin reprend le Café de la Frontière. Travaux de rénovation.

2006 Centenaire de la naissance de Simone Nerfin-Lacroix.

 

Simone Nerfin
Marcel Nerfin


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