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LA BERGERONNETTE - Souvenirs de Versoix

 

 

Le Groupe d’histoire d’Ecole et Quartier publiait en 1980 la plaquette « Les rues de Versoix ».

 Ehrardt Fischer était l’un des artisans de cette publication. Il avait avec son groupe, entrepris

d’enregistrer les souvenirs des plus vieux habitants de Versoix, pour un nouveau projet.

Nous vous proposons ici le récit de Lucien Rham, qui se présente ainsi :

 

 

Né au Petit-Lancy en 1901, je suis comme mon père et ma mère citoyen de Genève. Et français par surcroît. Nous habitions Genève, et passions l’été à Richelien dans la propriété de mes parents qui plus tard, retirés, y fixeront domicile. J’ai donc connu Versoix et Richelien depuis mon plus jeune âge. J’ai vécu là les heures les plus marquantes de mon enfance, celles qui ne s’effacent jamais.

Après mon départ de Genève, au fil des années, mes visites se sont espacées. Profession, au temps de mon activité : industriel.
Nous avons plusieurs enfants et petits-enfants, tous ont visité Versoix et Richelien que nous avons tenu, ma femme et moi, à leur faire connaître. Plusieurs d’entre eux ont séjourné à "la Bergeronnette", qu’enfin nous avons vendu aux environs de 1955.

Ceci me rappelle qu’à la saison d’été, mon frère et moi, quand sur route de Saint-Loup, nous traînions vers Richelien la charrette à ridelles chargée de courses faites à Versoix, nous ne manquions pas de marquer une pose au sommet de la côte, où des branches porteuses de beaux fruits surplombaient le chemin. Nous cherchions par terre en écartant les herbes du fossé, et si nous ne trouvions rien, il arrivait qu’un jet de pierre rapide et discret suffisait à provoquer la chute d’un ou deux beurrés dont nous nous délections tout en reprenant notre marche. Je relate des faits vieux de trois quarts de siècle.
La route de Saint-Loup était alors macadamisée sans revêtement et généralement déserte, exempte de gaz de combustion, bien sûr, mais parfois parsemée de petits tas de … crottin, que certains riverains jugeaient habile de récupérer comme engrais.
A cet endroit les arbres fruitiers du domaine bordaient la route de part et d’autre. Aucune maison, sauf sur la droite celle du vigneron au milieu d’un vignoble. La montée finissait près du château qu’on distinguait à travers le lacis de la haie de clôture. Nous avons vu plus d’une fois le portail ouvert sous les grands arbres du parc, donner passage à un couple de belle prestance à cheveux blancs, dans une calèche à deux chevaux. Derrière lui, un laquais se tenait debout sur un marchepied. Et deux gosses que nous étions regardaient un instant s’éloigner la voiture des châtelains de Saint-Loup.

 

Monsieur et Madame Conty, châtelains de St. Loup, partent en promenade avec la calèche. Archives A.P.V.


Plus avant, où la route redescend légèrement, où l’on découvre en plein la ligne du Jura, sur la gauche, un gros chêne au tronc vermoulu marquait le bout d’une dépression étroite et broussailleuse, probablement le lit d’un ru asséché, qui se prolongeait jusqu’au carrefour de la route d’Ecogia. La dépression a été comblée, le chêne a disparu, et même la vieille ferme toute proche, celle de la famille Pittet.
Les Maréchal, eux, habitaient une ferme près du pont de la Versoix vers le chemin de la Bâtie. Le fils, très gentil, s’appelait Anselme. Nous y descendions chercher le lait au petit matin, ou quelquefois à la grande ferme de Richelien notre plus proche voisine, ou même à la Bâtie qu’on atteignait par le haut en déboulant un sentier, faute de chemin de ce côté-là, nous rentrions souvent trempés de rosée.
Dans ce coin pittoresque où dominaient les étendues boisées " La Bergeronnette " de nos parents était à l’époque solitaire. Hormis les fermes espacées, et deux ou trois pavillons perdus dans la verdure, il n’y avait rien, au lieu-dit Richelien, si ce n’était la nature. Pourtant, Madame Argand tenait auberge dans une baraque en planches à « la pointe de Richelien » entre la route de Collex et le canal. Elle était toute simple et bonne cette dame Argand. Un jour de pluie diluvienne et glacée, elle nous accueillit, nous réconforta, fit sécher près du feu nos pélerines ruisselantes, en attendant l’éclaircie. Plus tard, les Argand feront construire au carrefour qui deviendra le Restaurant de Richelien. Derrière l’auberge, par une sente dans les buissons on descendait au canal, qu’on franchissait sur une planche pour se trouver chez Primatesta, un artisan piémontais chargé de famille – et combien nombreuse – qui travaillait du lever du jour à la nuit, fabriquant lui-même ses parpaings à coups de pelle plate, dans un moule en bois. Mon père lui avait confié quelques travaux, de même qu’à Crispini, son voisin et confrère en maçonnerie, tout aussi actif et dur à la tâche.

On entrait dans Versoix en arrivant de Richelien par le passage à niveau de la gare ; de l’autre côté, en contrebas se trouvait la Mairie. Assez proche de chez Favarger dans une petite rue, la pâtisserie Cartier réputée excellente, prospérait honnêtement.

 

La boulangerie Cartier au début du XXe siècle. Archives A.P.V.

 

Les Cartier qui fabriquaient de plus un très bon pain s’organiseront ensuite pour livrer à Richelien. Plus tard ils transfèreront leur commerce de l’autre côté de la placette au gros platane, à l’angle de la rue qui aboutissait au quai. Les dimanches d’été l’embarcadère se peuplait de placides pêcheurs à la ligne. Je me rappelle, plus au nord, les bains du lac insérés entre la route et le bord de l’eau, l’abri vestiaire des nageurs, et le plongeoir là-bas vers le large. C’est de ce côté du village je crois qu’habitait M. Veggia, notre plombier de même M. Breuzard, si serviable si plein d’entrain. Il sera tué à Verdun.

Au fil des années, de vacances en vacances, Richelien se meublait. Sous l’impulsion des propriétaires nouvellement installés, un groupement s’était constitué « l’Association des Intérêts de Richelien et de la Bâtie ». Les adhérents de l’A.I.R.B.ne manquaient pas d’audace, ils réclamèrent ni plus ni moins le passage du tram à Richelien ! Ce projet aurait impliqué la prolongation de la ligne de Versoix (le terminus était un peu après le village en direction de Pont-Céard). Il est vrai qu’à l’époque, parce qu’on ne connaissait pas mieux en fait de transport, le ferroviaire prédominait. Ainsi, un tram partant de Carouge se rendait à la gare d’Annemasse, un autre partait de Chantepoulet pour Gex, un autre de Rive pour Douvaine, un autre encore desservait Saint-Julien. La ligne du P.L.M. Bellegarde, Divonne, allait jusqu’à Nyon, son terminus.

 

Le tram dans la rue principale. Archives A.P.V.

Un tram quittait cette ville, franchissait le Jura pour abondir à Morez. Sans compter la petite locomotive à eau surchauffée qui de Rive, par Annemasse, bringuebalait ses wagons maigriots jusqu’à la vallée du Giffre. Certes, de ce point de vue les sombres bois de Versoix étaient défavorisés, et tant mieux, c’est ainsi que nous les avons aimés, inconnus des touristes, et plein de senteurs humides et fraîches de chanterelles de de cornes d’abondance.
Dans une ville, un maître d’école expliquait une fois : Les bois de Versoix sont les plus vastes, les plus sauvages, les plus beaux du canton. Les élèves ravis d’apprendre écoutaient intéressés. Mais moi qui connaissait les lieux, et qui appréciais l’éloge comme s’il m’était destiné, au fond de la classe je souriais doucement sans rien dire.

Nous avons connu de beaux, de très beaux étés à Richelien, des étés torrides, angoissants à force de ciel bleu. Nous avons savouré les sublimes crépuscules sur le profil du Mont-Blanc, et subi les orages jurassiens si redoutés de ma mère… et du petit garçon que j’étais. Nous y avons croqué les délicieuses pommes du verger de mon père. Nous y avons ressenti un matin un tremblement de terre. Nous avons nagé dans la Versoix au pied de la moraine de l’autre côté du vallon, et parcouru maintes fois les sentiers le long de la rivière à la recherche de champignons. Nous y étions la nuit de la comète (Haley, mai 1910) qui avait suscité tant de commentaires et de frayeur. Nous avons joué aux indiens près de la gravière dans la boucle de la Versoix. Un certain mois d’août, l’après-midi, je perçus du jardin le son lancinant d’une cloche lointaine. C’était le tocsin à Ferney, la guerre commençait (celle de 14).
Et plus jamais nous n’avons revu notre " Bergeronnette ", ni Richelien, tels qu’ils avaient enchanté notre enfance.


Lucien Rham, Boulogne-sur-Seine, 1981

 

Archives A.P.V. - LIV365

Documentation et mise en page Georges Savary, novembre 2020

 

 



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