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Journées du Patrimoine 2022 : Port-Choiseul, de débâcle en régates. Yves  Richard

Un peu de recul historique !

La décennie 1760-1770 est très perturbée en Europe et dans le monde… C’est la guerre de 7 ans, qui oppose, entre autres l’Angleterre et la Prusse à la France, à propos de leurs colonies.

La France de Louis XV et de son ministre Étienne-François de Choiseul-Beaupré-Stainville, comte puis duc de Choiseul vont perdre beaucoup de soldats, devront céder leurs colonies (comme le Québec et l’Acadie), et se retrouver en situation difficile… C’est aussi la décision en 1768 d’acheter à Gênes la Corse… (avec comme conséquence que Napoléon né en 1769 fut français et non gênois !)

Genève, république indépendante, est en proie à des graves tensions internes qui vont donner lieu à une médiation de Berne, de Zürich et du royaume de France, puis à un blocus économique.

Voltaire, s’installe à Ferney après s’être fâché avec Genève. Il est à la fois correspondant littéraire de Frédéric 2 de Prusse, ami de Choiseul et des encyclopédistes. C’est un influenceur !

Versoix est un petit bourg du royaume de France lié à sa rivière, source d’énergie (plusieurs moulins) et de revenus liés au passage sur la Versoix.

Le projet de ville et de port

Dans ce contexte difficile, Voltaire suggère de créer près de Versoix, dans une zone inhabitée proche de la frontière… bernoise (Mies, Tannay, Coppet sont alors des sujets du Canton de Berne), une ville et un port destinés à concurrencer Genève. Seul accès du royaume de France au lac Léman, l’idée de créer un port permettrait de faciliter le commerce sans enrichir Genève. Genève est au bout du lac, la rive opposée est dans le royaume de Sardaigne, et donc seule Versoix permet au pays de Gex d’avoir une fenêtre sur le lac.

Dès 1766, Choiseul convainc Louis XV de donner suite à ce projet, et c’est le début du chantier de Versoix-la-Ville et de son port. Les premiers plans sont l’œuvre d’un militaire, Pierre Joseph de Bourcet, émule de Vauban, qui propose une cité fortifiée, prévue pour plusieurs dizaines de milliers d’habitants, une population industrieuse dans un esprit de tolérance.

Le projet sera revu à la baisse et repris par un ingénieur et géographe, Jean Querret, qui fournira le plan connu sous son nom qui sous-tend la topographie actuelle de ce grand quartier. Les travaux sont confiés à l’architecte-ingénieur-inventeur Léonard Racle, ami de Voltaire, dont il a construit les ailes du château de Ferney.

Nous sommes en 1767 et les travaux démarrent. On construit une route reliant Meyrin à Versoix en évitant le territoire genevois de Genthod. Le chantier est colossal : il faut creuser le bord du lac (la terre est argileuse), empierrer pour former les digues, soutenues par de gros troncs issus d’une forêt abattue dans la région, utiliser plus de 300 hommes, des chevaux, des mulets, développer des forges et draguer le fond du lac. Ce sont les militaires des régiments royaux qui seront à la manœuvre, mais aussi des entreprises et des ouvriers venus de toute la région.

Les travaux avancent lentement, et ils sont espionnés par les Bernois qui voient d’un mauvais œil ce développement et ces troupes à leur frontière.

La débâcle

Le 24 décembre 1770, c’est la catastrophe. Sous l’influence du garde des sceaux Maupéou, de Madame du Barry et du contrôleur des finances l’abbé Terray, Louis XV prononce la disgrâce du duc de Choiseul.

Les fonds nécessaires au chantier ne sont plus pourvus, les fournisseurs et ouvriers cessent les travaux, ils poursuivent l’entrepreneur Racle, qui est ruiné. Ses biens sont saisis, il est interdit d’activité en France et en Suisse.

Le projet de port est laissé en friche.

Trois ans passent…

Grâce à Voltaire, Racle va pouvoir rebondir. Une partie de ses dettes seront couvertes par Necker, chargé des finances de Louis XVI, devenu roi en 1774. Racle entreprend de nouveaux travaux à Ferney et Il construit des maisons à Versoix, il achète des parcelles (îlots) de la nouvelle ville, « Fayencerie de Racle » et « Tuilerie de Racle » au bord du lac, car il profite de la terre argileuse récupérée des travaux pour développer une manufacture de tuiles et de faïence.

Quant à Versoix-la-Ville, le projet pourra redémarrer dès 1777 sur la base du plan Querret grâce à un nouvel ingénieur, Nicolas Céard, et grâce à une offre fiscale pour attirer de nouveaux habitants… Céard créera le canal de Versoix, dont un des biefs dérivés arrive au milieu du site actuel. Le port quant à lui, restera en l’état. Seules les digues empierrées, non achevées, submergées, resteront visibles lorsque le niveau du lac est au plus bas en hiver.

Connu pendant plus d’un siècle comme le Vieux-Port, ce site ne témoignait de l’aventure que par les tuileries.

De nombreuses illustrations montrent cette zone sans activités jusqu’à la fin des années 1950.

C’est en 1962-63 que le port actuel est développé, pour devenir progressivement le magnifique lieu de détente que nous connaissons.

La reprise

De 1772 à 1962, pendant donc 190 années, ce site n’était plus un port mais un simple bord de lac peu fréquenté.

Depuis, grâce à tous les acteurs qui y ont développé leur activités, Port-Choiseul est un lieu riche de vie et de détente, de sports (avec les grands

noms de la Voile helvétique, en particulier), d’artisanat avec 2 chantiers navals, et un site remarquable du Canton de Genève.

C’est le temps des loisirs, des régates et des plaisirs lacustres.

La tuilerie de Versoix, plus d'un siècle d'activitéGeorges Savary

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Il y a (presque) 250 ans à Versoix 

Extrait du registre de la paroisse de Versoix

Abjuration et mariage
(orthographe originale respectée)

Margueritte, fille de jaques Sabatier et de margueritte Lagez de St.Hippolyte en Languedoc, agée d’environ vingt six ans, a fait abjuration de l’heresie de Calvin dans laquelle elle est née, a été élevée, et vécu jusqu’à présent, dans l’Eglise de Versoix, entre les mains de nous curé soussigné, a ce commis par l’Illustrissime et Reverendisse Eveque du Diocèse, en présence de Sr jean pierre Perrin Regent et de Nicolas moquand De Versoix, témoins requis qui ont signé ++ le dimanche trente avril mil Sept cens quattre vint ++non le dit nicolas pour ne savoir de ce enquis.

(Perrin) jannod, Curé

Joseph Gabriel, fils mineur de Gabriel laplatte mtre charpentier de paris et de Marie Sapience Gruau de la paroisse de St.Sulpice, et Margueritte fille majeure de jaques Sabattier et de Marguerite Laget habitans de Versoix, d’après le consentement du père de l’epoux a nous mandé reçu pardevant deux notaires, et düment légalisé ainsi que les proclamations faites à paris ont reçu sans empêchement et sans opposition dans cette Eglise la bénédiction nuptiale le vint juin mil Sepe cens quattre vint un (…)

jannod, Curé

Commentaires :
(1) La famille de l’épouse vient de Leucate près de Narbonne.
(2) L’époux et le père de l’épouse sont aussi charpentiers et vivent à Versoix.
(3) Le prénom de la mère de l’épouse, Sapience, fait référence à la sagesse : Sainte Sapience se confond avec Sainte Sophie, les deux portant la même notion, l’une en latin, l’autre en grec.
(4) La célébration du mariage nécessitait l’abjuration de la foi protestante de l’épouse languedocienne.

APV – Patrimoine Versoisien – Yves Richard 2022